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06/10/2017

Luther et les imprimeurs : la belle affaire !

bible gutenberg 1.JPGLe 31 octobre 2016 s’est ouverte l’année Martin Luther, jalonnée de manifestations, expositions, concerts et célébrations dans de nombreux pays pour commémorer le point de départ de la Réformation. Elle culminera le 31 de ce mois d’octobre, cinq cents ans jour pour jour après l’affichage des 95 thèses du jeune moine augustin à l’entrée de la chapelle du château de la ville de Wittenberg, Lutherstadt Wittenberg pour les Allemands d’aujourd’hui. Un mouvement de profonde réforme spirituelle, morale et sociale est lancé. Il bouleversera l’Allemagne, l’Europe et bien au-delà. Chateaubriand n’était pas luthérien ‒ et de loin ! –, mais ses mots valent leur pesant d’or pour qualifier le réformateur : « On suit avec intérêt Luther dans sa vie privée et dans ses opinions particulières. Il a plusieurs belles pensées sur la nature, sur la Bible, sur les écoles, sur l’éducation, sur la foi, sur la loi. » La Réformation a bel et bien englobé tous les domaines de l’existence, de la famille – sorti du couvent, Martin s’est marié et fut père de famille – à la société, en passant par l’instruction et la lecture pour le peuple. Sans parler de la réponse existentielle à l’angoisse du salut. « Le juste vivra par la foi », phrase de saint Paul révélatrice – et révolutionnaire dans ses effets – qui bouleversa Bruder Martin. Plus question de mérites ni d’indulgences. On retrouve ici les thèses affichées ce 31 octobre 1517…  Le salut est gratuit, gracieux.

Mais comment ces 95 thèses ont-elles pu bouleverser une ville, des hommes et des femmes, et l’Eglise, et des souverains, et des peuples ? A la faveur de quels médias, de quels réseaux ?

Il faut revenir quelques décennies avant Luther. Au milieu du XVe siècle, l’Europe voit le développement de l’impression typographique. L’atelier de Johannes Gutenberg, à Mayence, imprime la fameuse Bible de 42 lignes, entre 1452 et 1455, premier ouvrage composé à l’aide de caractères mobiles en Europe. Très vite, de véritables réseaux de communication se créeront entre Wittenberg, Nuremberg, Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Zurich. Thomas Kaufmann, spécialiste de l’histoire de la Réformation, fait état de correspondants et de multiplicateurs « à l’affût des nouvelles et des discussions concernant Luther et qui les faisaient imprimer comme des nouveautés littéraires ». Les échanges de manuscrits entre ces villes sont nombreux et, en annexe de leur atelier, des imprimeurs créent des officines de diffusion et de vente. L’offre crée la demande, ce n’est pas nouveau. Les imprimeurs publient autant les humanistes que les réformateurs, ainsi Christoph Froschauer, l’ancêtre d’Orell Füssli, qui travaillera à Zurich pour Erasme, Zwingli et Luther. Andreas Cratander, compagnon imprimeur à Bâle, typographe à Strasbourg en 1513, puis correcteur et éditeur chez Adam Petri à partir de 1515 à Bâle, collabore à l’édition d’œuvres antiques, Aristophane, Cicéron, Horace, et d’écrits de Johannes Œcolampade, le réformateur bâlois, Martin Luther, Jacques Lefèvre d'Etaples et Guillaume Farel, notamment.

Comment Martin Luther a-t-il apprécié l’imprimerie ? Davantage que d’autres réformateurs peut-être, il accordait beaucoup d’importance à la qualité des éditions et suivait avec attention le travail des imprimeurs. Il était exigeant et donnait des consignes précises pour l’impression. Les « arts graphiques », comme on désigne aujourd’hui la production sur papier, n’étaient pas un monde étranger pour lui. On le sait, il était proche de Lucas Cranach l’Ancien, qui a réalisé plusieurs de ses portraits, et Albrecht Dürer fut son protecteur. Luther dira : « L’imprimerie est le dernier et le suprême don, le summum et postremum donum, par lequel Dieu avance les choses de l’Evangile. C’est la dernière flamme qui luit avant l’extinction du monde. Grâce à Dieu, elle est venue à la fin. »

La belle affaire pour les imprimeurs de Lutherstadt Wittenberg, qui vivaient essentiellement de la production littéraire de Luther et de la Réformation ! Si le tirage de la Bible de 42 lignes de Gutenberg, sortie de presse en 1455, était de 180 exemplaires, celui du Nouveau Testament de Luther de 1522 atteint les 100 000 exemplaires en quinze ans !  Sans parler de sa traduction complète de la Bible, parue en 1534, de ses livres et de ses traités. Les spécialistes parlent d’une production de 900 publications par an avec l’arrivée de Luther. Alors oui, l’imprimerie est ce don providentiel suprême qui a ouvert la voie à un monde nouveau, grâce aux idées de Luther et de la Réformation !

Illustration : détail de la Bible de 42 lignes de Gutenberg, 1455.

10/02/2017

Allemagne : une présidentielle si discrète

Ce dimanche 12 février 2017, la République fédérale d’Allemagne aura un nouveau président. Mais qui a entendu les échos d’une campagne électorale si discrète ? Peu de monde en effet, en tout cas dans les pays voisins, et pour cause. Le président allemand n’est pas élu au suffrage universel, mais par l’Assemblée fédérale, composée des 630 membres du Bundestag et d’autant de délégués élus par le parlement de chacun des seize Länder. Dimanche, à partir de 12 heures, ce collège électoral votera sous la coupole majestueuse du Reichstag de Berlin, siège du parlement fédéral.

Le nouvel élu sera le douzième président fédéral depuis 1949. Si la charge du chef de l’Etat est avant tout honorifique, sa fonction revêt une dimension morale au-dessus des partis. Les partis présentent leur candidat, certes, mais cette désignation, qui échappe aux déchirements et aux extravagances de primaires, fait parfois l’objet d’un consensus entre les grandes formations. Il en est ainsi cette année, puisque les chrétiens-démocrates (CDU), les chrétiens-sociaux bavarois (CSU) et les sociaux-démocrates (SPD) se sont unis autour du nom du ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier.

S’il est élu dimanche, Steinmeier, dont l’engagement protestant est connu, s’inscrira idéalement dans la lignée de ses prédécesseurs dans ce rôle d’autorité morale. Je pense notamment à Gustav Heinemann, l’un des rédacteurs, aux côtés de Karl Barth, de la fameuse Déclaration de Barmen à l’origine de l’Eglise confessante qui se dressa contre le nazisme ; à Richard von Weizsäcker, figure respectée du protestantisme allemand ; à Johannes Rau, gentiment surnommé Bruder Johannes, journaliste, éditeur et directeur général d’une maison d’édition pour la jeunesse, lui aussi protestant convaincu ; et enfin à Joachim Gauck, pasteur, résistant anticommuniste d’Allemagne de l’Est, à qui Steinmeier est appelé à succéder.

Lors des élections fédérales de 2009, Frank-Walter Steinmeier fut candidat à la Chancellerie. Résultat catastrophique pour les sociaux-démocrates : 23%, et fin de la grosse Koalition du premier mandat d’Angela Merkel, avec le retour de son parti dans l’opposition, dont il devient le chef au Bundestag. Décidément, il n’est pas un agitateur de tribune. L’homme, pondéré, aux paroles mesurées, diplomate on ne peut mieux, redevient ministre des Affaires étrangère en 2013, dans le gouvernement de grande coalition CDU/CSU-SPD qui gouvernera l’Allemagne jusqu’aux élections législatives de cet automne 2017. Il avait déjà occupé ce poste dans le premier gouvernement Merkel à partir de 2005.

Une épreuve difficile marque la vie de cet homme public. En 2010, sa femme Elke tombe gravement malade. Un rein doit lui être transplanté. On cherche un donneur. Frank-Walter offre un rein à son épouse. L’homme discret est homme de cœur et de fidélité.

Le futur président est calme et mesuré, mais il a une passion : le jazz. On ne l’aurait pas pensé !

 

                                                                                                                                                               

15/01/2017

Mix & Remix : dessine-moi Calvin !

mix remix.jpgOn l’a appelé l’« agitateur graphique », tant il avait illustré les pages de la presse de Suisse romande. Mais, en toute fin de l’année 2016, Mix & Remix a laissé la page blanche… La maladie vient de terrasser Philippe Becquelin, le natif de Saint-Maurice, en Valais. Nous sommes tristes. Ses personnages aux « gros nez », si sobres et si présents, ne seront plus au rendez-vous de l’actualité, avec leurs petites phrases distillées avec humour et impertinence.

De manière tout à fait étonnante, la très sérieuse maison d’édition Labor et Fides avait sollicité Mix & Remix pour accompagner les pages de Calvin… sans trop se fatiguer !, de Christopher Elwood, paru à l’occasion du jubilé Calvin. L’objectif de l’ouvrage, excellemment traduit de l’anglais par Gabriel de Montmollin, est clair. Les éditeurs ne s’en cachent pas : « Dans cette biographie conçue pour approcher Calvin sans trop s’éreinter, son auteur, spécialiste américain du réformateur, dresse un portrait dont la légèreté n’exclut pas la minutie. »

En un coup d’œil, le talent de Mix & Remix a tout vu : il illustre la couverture d’un Calvin dans une chaise longue, couvre-chef et barbe, le geste de la main appuyant le propos. Rencontrer Calvin « sans trop s’éreinter », original, n’est-ce pas ? Contexte historique, années de formation du réformateur, approche de sa pensée, esquisse de son héritage humain et spirituel, Calvin… sans trop se fatiguer ! mérite un détour.

Imaginons l’existence de la télévision dans la Genève du XVIe siècle, avec son émission « Infrarouge » et un invité ni politique ni magistrat : Jean Calvin, le « pasteur de Genève ». En retrait dans le studio, un dessinateur, Mix & Remix ; à l’écran, le défilé des dessins au rythme des arguments du débat. Le livre que nous offre Labor et Fides, c’est un peu cela. Le talent du dessinateur et le génie de son trait aident le lecteur dans sa (re)découverte de si belles pages de l’histoire de Genève. Les dessins ont « de la gueule », du caractère, de l’expression.

Mais il faut lire entre les traits… Les bulles ne manquent pas d’humour, d’impertinence parfois limite. Mais qui a dit que le protestant manquait d’humour ? Quelques exemples. Un clerc et Calvin, chacun une Bible à la main : « On dirait qu’on ne lit pas le même livre !... » Trois personnes au sermon : « Tous les pasteurs sont des Français ? » ‒ « Oui, ils sont très doués pour les métiers de bouche ! » Et encore, le réformateur à son interlocuteur : « Accroche-toi au texte, j’ai enlevé les images ! » Autre dessin pour illustrer la richesse et la diversité de la pensée protestante : le disque tourne sur la platine et le haut-parleur scande : « Libéralisme… fondamentalisme… libéralisme… fondamentalisme… » Lassés, l’homme et la femme s’interrogent : « Et si on changeait de disque ? » ‒ « Et si on écoutait du Barth ? »

A la fin du livre, dessin pleine page, un Calvin tient la Bible de la main gauche, façon Mur des réformateurs genevois, le bras droit levé brandissant une torche, façon Statue de la liberté. On ne pouvait mieux résumer Calvin… sans trop se fatiguer !. Merci, Mix & Remix !