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08/06/2016

« L’amour dans tous ses états »

1LRR.JPGLa Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence organise chaque année un carrefour théologique avec conférences et ateliers de réflexion. La rédaction de La Revue réformée a eu la bonne idée de publier les exposés du carrefour du mois de février 2015, placé sous le thème de « L’amour dans tous ses états ». Trois interventions viennent de sortir de presse en avril 2016, six autres sont attendues pour le prochain numéro du mois de juillet. Pour le comité de rédaction de la revue, l’amour reste « une des notions les plus centrales de la théologie chrétienne, voire sa spécificité ».

Le propos des orateurs de ce carrefour ne se limite toutefois pas à la théologie ni au domaine strictement religieux. Michel Johner, doyen de la Faculté Jean Calvin, sous le titre « Apprendre à aimer. Les turbulences de l’amour dans la pensée contemporaine », conduit le lecteur de l’Antiquité (Eros et Cupidon) à l’amour courtois du Moyen Age, puis à « l’amour-passion, l’amour proprement ‹romantique›, dont Denis de Rougemont, dans son essai L’amour et l’Occident, situe l’avènement dans l’exploitation, en littérature, du mythe de Tristan et Iseult, lequel en serait devenu (à côté de Roméo et Juliette) la figure emblématique ». Les citations ne manquent pas : Schopenhauer, Nicolas de Chamfort, Montaigne (« l’amour n’est autre chose que la soif de jouissance en le sujet désiré »), Jean Simard, l’inévitable Freud, le terrifiant Nietzsche, Aristote, Michel Onfray, Zygmunt Bauman, Finkielkraut, Bruckner. On arrête là, sans toutefois négliger Jean-Claude Guillebaud et La tyrannie du plaisir.

Mais Johner ne manque pas de se tourner vers la Bible : « L’amour de Dieu, contrairement à la rumeur tenace propagée par les disciples de Marcion, est une notion largement présente dans l’Ancien Testament… » Il fallait le relever, tant « le visage le plus évident de l’amour de Dieu est son inclination bienveillante au pardon », se plaît à dire l’orateur. Puis vient le Nouveau Testament, et la langue grecque, éros, « l’amour qui prend », philia, « les liens d’amitié réciproque », agapè, « le don sans attente de réciprocité ». Théologien et éthicien, le conférencier ne pouvait conclure sans affirmer que « Dieu est amour » et que « toute expérience que les hommes puissent faire de cet amour est reconnue dans la foi comme don de Dieu ».

François de Muizon, théologien et philosophe chargé de cours à l’Université catholique de Lyon, père de famille, ne craint pas le choc frontal avec les idées en vogue dans son article « Amour et altérité à l’heure des discours sur le genre ». Il nous conduit, aux Etats-Unis et en France notamment, aux sources des théories sur le genre. Il aborde le féminisme, la déconstruction de la différence, le « climat diffus de soupçon sur la différence des sexes », le « contexte délétère de guerre des sexes », le « mythe égalitariste ». Il ose parler (quelle foi ! quel courage !) d’« une différence qui ne sépare pas pour opposer, instaurer un rapport de force, de pouvoir, de domination/victimisation, mais qui pose une limite, en vue de la relation, de la reconnaissance, de la communion interpersonnelle et de la fécondité, bref… de l’amour ». Belle est la conclusion de François de Muizon, qui revient à la création de l’homme et de la femme créés à l’image de Dieu, au sens de la différence, et même à la transcendance ! Il y va de la « capacité à se donner, à s’unir et à construire une communion de personnes ».

Troisième article de ce numéro d’avril 2016 de La Revue réformée, « Amour de Dieu, amour des hommes », du professeur d’apologétique et d’histoire de la Faculté Jean Calvin, Yannick Imbert. Il est illustré par des graphiques qui guideront le lecteur dans le cheminement de l’auteur, qui part de Michel Onfray, pour qui le christianisme est une « antiforme d’amour […] s’inspirant consciemment de son maître à penser, Friedrich Nietzsche ». Imbert passe par Comte-Sponville, pour qui « l’amour est le grand sujet de la philosophie ». Se pose alors la question de savoir si l’amour pourrait être la primauté « de la relation entre deux êtres ». L’auteur cite l’étude The Four Loves, de C.S. Lewis, qui fait état « de quatre formes d’amour : l’affection, l’amitié, éros et agapè ». En théologien, il aborde ensuite l’amour trinitaire au sein de la Trinité divine, l’amour du Père, l’amour du Fils, l’amour de l’Esprit.

Avec une livraison de La Revue réformée entièrement consacrée à l’amour, nous guettions le Cantique des cantiques… il est venu, avec Yannick Imbert ! « C’est l’amour de Dieu pour son peuple dans le Cantique des cantiques ou l’amour particulier de Dieu envers ses élus… »

On attend le prochain numéro de la revue, qui sortira de presse en juillet 2016, pour prolonger la réflexion sur ce carrefour « L’amour dans tous ses états » de la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence.

 

http://larevuereformee.net/

04/05/2016

A la rencontre de Calvin. Le vrai ?

calvin college.JPGChez les Ziegler, Jean le père et Dominique le fils, c’est congénital : on n’aime pas, mais vraiment pas, Jean Calvin. Pourquoi ? Allez savoir, mais les faits, ou plutôt les mots, parlent d’eux-mêmes.

Jean, d’abord. Sociologue devenu professeur d’université, politicien fébrile et exalté, phare de la pensée universelle jetant sa lumière sur toutes les injustices dues au capital, auteur du polémique et controversé Une Suisse au-dessus de tout soupçon, où il pourfend la « théorie calviniste de la thésaurisation sacrée » responsable de l’exploitation de  millions d’êtres humains. Thésaurisation sacrée ? On cherchera… « Faire de la thésaurisation, qu’on appelle de plus sacrée, une doctrine, et une doctrine calviniste, voilà (pour le moins) une manière bien ambiguë de voir les choses. On ne saurait y reconnaître Calvin lui-même », comme l’écrivit l’historien Gabriel Mützenberg en réaction aux interprétations du politicien.

Dominique, ensuite. Auteur, homme de théâtre, il met en scène, au début de cette année, avec « La route du Levant », l’interrogatoire dans un commissariat de banlieue d’un jeune Français sur son engagement islamiste. Ziegler est décidément prolifique et il revient ces temps avec « Calvin, un monologue », où un comédien « joue » le réformateur de Genève, dans une chapelle protestante de la Vieille-Ville, pardonnez du peu ! Un monologue, n’est-ce pas se parler à soi-même, tourner en rond sans fin, se contempler peut-être ? Peu importe, mais impossible de ne pas réagir à une interview publiée par la Tribune de Genève sous le titre « A la rencontre de Jean Calvin ». Les propos sont discutables, inadmissibles diront certains.

Comment passer du djihadisme du XXIe siècle à la personnalité historique de Calvin, homme du XVIe siècle ? Le procédé est douteux. Et comment soutenir le parallèle entre l’innommable de la violence du terrorisme et le réformateur de Genève, « fondateur d’une civilisation », selon Emile G. Léonard dans son Histoire générale du protestantisme ? « Facile ! répond Ziegler. Les deux pièces sont imprégnées de religion extrémiste. A l’époque de Calvin, Genève était une théocratie à rapprocher du modèle iranien actuel. On occulte aujourd’hui ce passé stupéfiant. Mais comme chez les ayatollahs, le politique devait alors une soumission absolue au spirituel. »

Distorsion des réalités de l’histoire. Mépris ouvertement affiché envers l’héritage d’une cité. Comment parler de théocratie quand on sait que Calvin n’eut pas que des amis et qu’il fut même expulsé de Genève, avant d’y être rappelé ? Comment parler de théocratie quand on sait que le réformateur fut (simplement) pasteur de la ville, même s’il ne fut jamais ordonné, et que l’Eglise de Genève ne connaissait pas de structure pyramidale, pour ne pas prêter le flanc à l’autoritarisme clérical ? Comment parler de théocratie quand on sait que ses relations ne furent pas toujours au beau fixe avec les magistrats et quelques familles de notables ? Comment, enfin, parler de théocratie quand on sait que Calvin n’a jamais exercé de fonction politique ?

Dominique Ziegler va vite, trop vite, mais les raccourcis ne sont pas toujours convaincants. Ecoutons l’homme de théâtre : « Psychologiquement, on reconnaît aussi la patte de Calvin dans sa propension au non-dit – qui conduit notamment au secret bancaire ou aux ‹Panama Papers›. Economiquement, on peut considérer le calvinisme comme le berceau du capitalisme. » Il fallait y penser… S’il est vrai que la Cité de Genève a connu un développement économique considérable, c’est à la faveur du labeur de nombre de protestants de France et d’Italie notamment, qui ont trouvé refuge à Genève et contribué au développement du commerce, de l’artisanat et des affaires. Que viennent faire ici les « Panama Papers » de notre actualité très XXIe siècle ? Nulle cupidité, nulle thésaurisation si le protestant gagnait de l’argent. Pour lui, métier rimait avec vocation devant Dieu et devant les hommes. Où est le problème ?

Genève doit à la Réforme calviniste un profond renouvellement de l’instruction publique et la fondation de son Académie. En 1566, deux ans après la mort de Calvin, 2000 élèves participaient aux cours du collège. Pas mal pour une cité de 15 000 habitants ! Comment peut-on mettre sur un même pied la Genève de la Réformation et l’égarement des ayatollahs en parlant de « soumission absolue au spirituel » ? Aucune commune mesure entre les étudiants venus alors de toute l’Europe à Genève, librement et sans contrainte, et le déchaînement de haine des « étudiants » islamiques de Téhéran à la fin des années 1970. Sur quoi le metteur en scène de « Calvin, un monologue » appuie-t-il un tel raccourci ?

L’interview de la Tribune de Genève est sous-titrée « Dominique Ziegler monte un monologue de son cru ». Où a-t-il rencontré le Calvin de sa mise en scène ? Assurément, le personnage est de son cru. Mais il n’est pas le Calvin de l’histoire, le juriste devenu théologien, le « créateur d’un type d’homme et d’une civilisation » (merci Emile G. Léonard !), le réformateur qui a conduit à la régénération des consciences et de la Cité. Le Jean Calvin que nous aimons et que nous respectons, tant nous lui devons.

Gabriel Mützenberg, L’obsession calviniste, Genève, Labor et Fides, 1979.

Emile G. Léonard, Histoire générale du protestantisme ‒ I. La Réformation, Paris, Quadrige/PUF, 1988.

 

 

 

 

 

 

07/04/2016

Matthieu Richelle, la laïcité heureuse

matthieu richelle.jpgProfesseur d’Ancien Testament à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, chercheur et chargé de conférences à l’Ecole pratique des hautes études, Matthieu Richelle vit avec les langues anciennes du monde sémitique. Sa passion : mettre en relation les inscriptions découvertes lors de fouilles archéologiques avec les sources bibliques.

Mais, avant la théologie et l’épigraphie, Richelle fut professeur de mathématiques, puis il partit à Jérusalem, à l’École biblique et archéologique française. Aujourd’hui, face à ses étudiants de l’Ecole pratique des hautes études de Paris, sa démarche est avant tout scientifique. Dans une interview publiée cette semaine par l’excellent hebdomadaire Réforme, il dit simplement : « Je suis le représentant de l’Etat, je ne mets pas mes convictions en avant. J’utilise les arguments scientifiques. Le texte peut résonner en eux s’ils ont des convictions religieuses. C’est une laïcité heureuse. » Pourtant, le scientifique est homme de conviction. « Evangélique, mais protestant avant tout », poursuit-il sereinement.

Matthieu Richelle sera l’un des invités de l’émission « Présence protestante » diffusée ce dimanche 10 avril 2016, à 10 heures, par France 2. De quoi parlera-t-il ? De la figure d’Adam. En toute connaissance de cause, assurément… un de ses livres est précisément consacré aux onze premiers chapitres de la Genèse, donc à nos origines à toutes et à tous ! L’enseignant ne craint pas de confronter ses convictions bibliques aux résultats de recherches qui peuvent désarçonner. Chercheur, il sait évacuer les préjugés. Mais cette vocation d’érudit et d’enseignant, non seulement dans une faculté libre mais dans un établissement d’enseignement supérieur d’Etat, a de quoi réjouir quiconque porte intérêt aux sources universelles de l’humanité. Vous l’avez dit : laïcité heureuse.