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15/01/2017

Mix & Remix : dessine-moi Calvin !

mix remix.jpgOn l’a appelé l’« agitateur graphique », tant il avait illustré les pages de la presse de Suisse romande. Mais, en toute fin de l’année 2016, Mix & Remix a laissé la page blanche… La maladie vient de terrasser Philippe Becquelin, le natif de Saint-Maurice, en Valais. Nous sommes tristes. Ses personnages aux « gros nez », si sobres et si présents, ne seront plus au rendez-vous de l’actualité, avec leurs petites phrases distillées avec humour et impertinence.

De manière tout à fait étonnante, la très sérieuse maison d’édition Labor et Fides avait sollicité Mix & Remix pour accompagner les pages de Calvin… sans trop se fatiguer !, de Christopher Elwood, paru à l’occasion du jubilé Calvin. L’objectif de l’ouvrage, excellemment traduit de l’anglais par Gabriel de Montmollin, est clair. Les éditeurs ne s’en cachent pas : « Dans cette biographie conçue pour approcher Calvin sans trop s’éreinter, son auteur, spécialiste américain du réformateur, dresse un portrait dont la légèreté n’exclut pas la minutie. »

En un coup d’œil, le talent de Mix & Remix a tout vu : il illustre la couverture d’un Calvin dans une chaise longue, couvre-chef et barbe, le geste de la main appuyant le propos. Rencontrer Calvin « sans trop s’éreinter », original, n’est-ce pas ? Contexte historique, années de formation du réformateur, approche de sa pensée, esquisse de son héritage humain et spirituel, Calvin… sans trop se fatiguer ! mérite un détour.

Imaginons l’existence de la télévision dans la Genève du XVIe siècle, avec son émission « Infrarouge » et un invité ni politique ni magistrat : Jean Calvin, le « pasteur de Genève ». En retrait dans le studio, un dessinateur, Mix & Remix ; à l’écran, le défilé des dessins au rythme des arguments du débat. Le livre que nous offre Labor et Fides, c’est un peu cela. Le talent du dessinateur et le génie de son trait aident le lecteur dans sa (re)découverte de si belles pages de l’histoire de Genève. Les dessins ont « de la gueule », du caractère, de l’expression.

Mais il faut lire entre les traits… Les bulles ne manquent pas d’humour, d’impertinence parfois limite. Mais qui a dit que le protestant manquait d’humour ? Quelques exemples. Un clerc et Calvin, chacun une Bible à la main : « On dirait qu’on ne lit pas le même livre !... » Trois personnes au sermon : « Tous les pasteurs sont des Français ? » ‒ « Oui, ils sont très doués pour les métiers de bouche ! » Et encore, le réformateur à son interlocuteur : « Accroche-toi au texte, j’ai enlevé les images ! » Autre dessin pour illustrer la richesse et la diversité de la pensée protestante : le disque tourne sur la platine et le haut-parleur scande : « Libéralisme… fondamentalisme… libéralisme… fondamentalisme… » Lassés, l’homme et la femme s’interrogent : « Et si on changeait de disque ? » ‒ « Et si on écoutait du Barth ? »

A la fin du livre, dessin pleine page, un Calvin tient la Bible de la main gauche, façon Mur des réformateurs genevois, le bras droit levé brandissant une torche, façon Statue de la liberté. On ne pouvait mieux résumer Calvin… sans trop se fatiguer !. Merci, Mix & Remix !

27/10/2016

Martin Luther sur ARTE

Coup de tonnerre, ce 31 octobre 1517 : un jeune moine, le professeur de théologie Martin Luther, affiche quatre-vingt-quinze thèses audacieuses contre les indulgences et leur commerce sur la porte de l’église du château de Wittenberg. Sonne alors le glas du monde ancien des peurs et des superstitions. C’est l’heure de la Réformation ! L’année 2017 en marquera le jubilé, avec de nombreuses manifestations, colloques, conférences, en Allemagne bien sûr, en Suisse, en France, un peu partout en Europe, et ailleurs encore. Sans oublier un grand travail d'édition.

La chaîne franco-allemande ARTE nous promet une série historique très riche pour nous préparer à entrer dans cette année jubilaire, « Le  monde selon Luther ». Le premier épisode sera diffusé ce samedi 29 octobre, à 22 h 25 : « Le saut dans la liberté ». Le lendemain soir, à la même heure, deuxième séquence : « La recherche de la vérité ». Le cadre de la série est dessiné. Sortir de la tradition, s’engager sur le chemin de la liberté (des libertés) et de la recherche de la vérité qui libère les cœurs, les consciences et les énergies. Les producteurs du documentaire annoncent six épisodes pour aborder le chemin vers l’égalité, le rêve d’équité, la foi en l’avenir.

La série « Le  monde selon Luther » s’inscrit dans le contexte du monde dans lequel le protestantisme a évolué en cinq siècles, avec l’invention de l’imprimerie (et la diffusion des idées nouvelles), les grandes découvertes, le développement scientifique, les arts, la longue marche de la quête de la justice sociale. D’emblée, les réalisateurs allemands de la série posent la question : cinq siècles après la Réformation, les idées de Martin Luther peuvent-elles encore inspirer le monde ? Et si, de la réponse à la question, dépendait l’avenir de la civilisation ?

« Le  monde selon Luther », à voir dès samedi 29 octobre, à 22 h 25, sur ARTE.

11/08/2016

L'amour dans tous ses états (2)

1.JPGDans sa livraison du mois d’avril 2016, La Revue réformée publiait trois exposés entendus lors du carrefour 2015 de la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence, carrefour placé sous le titre général « L’amour dans tous ses états ». (Voir note du 8 juin 2016 sur ce blog.) Les autres conférences de ce colloque étaient annoncées pour le prochain numéro de la revue.

Promesse tenue. Ces derniers jours, les abonnés trouvaient dans leur boîte aux lettres le numéro de juillet 2016 de La Revue réformée, avec six contributions propres à approfondir le thème de l’amour dans tous ses états. Dans l’article « Amour et justice de Dieu : le fondement du salut du monde », le professeur néerlandais Gert Kwakkel revisite un certain nombre de passages bibliques de l’Ancien comme du Nouveau Testament. Pour lui, la justice de Dieu est un don bienfaisant, elle « est vraiment salutaire […]. Elle sert à restaurer la paix et le bon ordre dans le monde. […] Dieu pardonne et sauve par son amour ; par sa justice, il restaure l’ordre et la paix. » Le ton est profondément biblique et en parfaite concordance avec les confessions de foi de la Réforme.

Kwakkel ne passe pas à côté d’aspects difficiles. Le pardon et la punition, l’amour de Dieu et sa colère, le projet de l’amour de Dieu, la mort éternelle et l’enfer. Des lignes très profondes qui évoquent les souffrances de Jésus à la croix, « puisqu’il était abandonné du Dieu qu’il aimait de tout son cœur ». Ainsi, « la véritable vie ne peut  être trouvée qu’en lui » ! A notre époque où il est de bon ton de privilégier le discours (la prédication…) sur l’amour et d’édulcorer la notion de la justice de Dieu, Gert Kwakkel remet l’église au milieu du village. Tout est question d’équilibre bien compris. Lisons sa conclusion : « C’est Dieu, le Dieu de l’amour et de la justice. A lui soit la gloire ! »

Ron Bergey, professeur d’hébreu et d’Ancien Testament à Aix-en-Provence, conduit les lecteurs dans une étude très riche : « Dieu peut-il commander d’aimer ? » Il nous apprend que le terme « aimer » était propre au vocabulaire juridique des traités internationaux du Proche-Orient ancien, où le commandement d’aimer apparaissait dans le domaine des alliances politiques. Un traité assyrien du VIIe siècle av. J.-C. stipulait : « Tu aimeras Assurbanipal, le grand prince héritier, fils d’Assarhaddon, roi d’Assyrie, comme toi-même. » (L’Antiquité était-elle aussi brutale et sombre qu’on pourrait le penser ? Je peine à imaginer un traité international de l’humanité évoluée de notre XXIe siècle avec un tel langage « biblique »…)

Ron Bergey donne des exemples « du langage de parenté dans le domaine des alliances politiques. Ainsi, Hiram, roi de Tyr, est le ‹frère› du roi Salomon […] et le Syrien Ben Hadad est le ‹frère› d’Achaz […]. » Il aborde ensuite le commandement d’aimer dans le mariage, dans la parenté proche.

Commandement d’aimer, certes, mais, pour l’auteur, « cette relation d’amour nécessite l’œuvre de l’Esprit de Dieu : […] la régénération ». Au terme de l’exposé, une pépite d’or : « C’est la grâce qui permet à Augustin et Calvin d’affirmer que ‹la foi obtient ce que la Loi commande. »

Après l’amour et la justice de Dieu, puis le grand commandement dans le contexte de la parenté et de l’alliance, l’amour et le sacrifice. Jean-Philippe Bru (il enseigne la théologie pratique à la Faculté Jean Calvin) répond à la question « Peut-on aimer sans sacrifice ? ». Il aborde l’amour et le sacrifice dans la culture occidentale. Les sectes flattent les personnes en recherche, les « bombardent› de paroles et gestes d’affection, afin de les rendre émotionnellement dépendantes du groupe et de les amener à tout sacrifier pour le groupe ou ses dirigeants ».

Mais là n’est pas la notion biblique de l’amour et du sacrifice. A l’aide de plusieurs exemples vétérotestamentaires, le professeur aixois nous éclaire sur la véritable nature du sacrifice et nous conduit au quatrième chant du Serviteur souffrant en Esaïe 53, « qui s’est livré lui-même à la mort ». Comment ne pas reconnaître là le « sacrifice de la croix comme preuve de l’amour de Dieu », ne pas faire le lien, à la suite de saint Paul, « entre le sacrifice expiatoire de Jésus et la manifestation de la justice divine » ?

Conséquence pratique de l’exposé, le sacrifice de la croix nous rend capables d’aimer. Il est modèle de la vie de disciple, modèle de l’amour des ennemis, modèle de l’amour fraternel, en réponse au commandement du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimés… »

Le pasteur Daniel Bergèse, chargé de cours d’histoire et de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, traite des sources spirituelles de la patience : « Amour et patience divine ». L’Eternel répond patiemment (c’est l’auteur qui souligne) aux questions de Moïse devant le buisson ardent. Dieu est « lent à la colère ». La Bible nous appelle à la patience. « L’homme intelligent, l’homme sage, c’est donc celui qui sait faire preuve de patience », rappelle Daniel Bergèse, qui développe une réflexion originale pour nous qui vivons sous « la tyrannie de l’urgence » et dans « un présent surchargé ».

Impossible, pour le pasteur Bergèse, homme de terrain et d’expérience, de passer à côté de l’impatience dans l’Eglise, « motivée souvent par les bonnes intentions d’une vie chrétienne riche et engagée ». Il conclut en nous invitant à laisser tomber la pression. « Ayons de la grandeur d’âme. Les Eglises, et le monde, en ont besoin. »

Rencontre sympathique maintenant avec Paul et Isabelle Millemann, aujourd’hui établis en Alsace. Paul est pasteur, psychologue clinicien, médiateur de conflits ; Isabelle psychologue clinicienne, neuropsychologue et formatrice d’adultes pour l’accompagnement et la relation d’aide. C’est dire la confiance que nous pouvons accorder à leur intervention pleinement partagée (couple fusionnel, s’il en est !). Ils nous entretiennent d’un sujet très contemporain, « Le couple en crise ». Ils le font avec modestie et chaleur humaine. « Nous sommes encore en chemin et invités à progresser. » Leur exposé est éclairé par quelques expériences de leur vécu, ce qui en donne toute la saveur.

Leur vision du couple est réaliste : « Poser la question ‹comment prévenir la crise›, c’est ipso facto accepter que la crise va advenir. » Pessimisme ? Si le mariage est un beau projet, il se vivra néanmoins dans un monde difficile (déchu, diront les théologiens). Raison pour laquelle la préparation au mariage doit aller plus loin que l’organisation de la cérémonie elle-même…

Les auteurs font état de la littérature (même chrétienne) dite spécialisée. Or, elle est souvent décevante : comment « mieux communiquer », « apprendre à gérer les conflits », la « sexualité », les « rôles des époux »… Si cette approche n’est pas inutile, Paul et Isabelle Millemann nous conduisent plus loin, au-delà du changement de comportement, et ils posent la question de la transformation du cœur. Pour eux, et pour surmonter les crises, « l’amour de l’autre découle de l’amour de Dieu pour nous » ; il convient de « se rappeler les engagements mutuels », d’« éviter de fuir ou d’imposer son point de vue », de « privilégier le dialogue et vivre le pardon », de « ne pas perdre de vue la souveraineté de Dieu ». Vaste programme, où il est question d’accompagner les couples en crise, en les encourageant à aborder les vrais problèmes !

Pour lier la gerbe de ce carrefour « L’amour dans tous ses états », le professeur Donald Cobb pose son regard sur le chapitre 13 de la première lettre de Paul aux Corinthiens, « Mais le plus grand, c’est l’amour » ! L’amour, qualité essentielle de la vie chrétienne, « ne médite pas le mal ». Ici, pas de « crédulité naïve », mais, en spécialiste du grec du Nouveau Testament qu’il est, Cobb souligne que l’amour « couvre toujours, il croit toujours, il espère toujours, il supporte toujours ». « 1 Corinthiens 13 est, sans conteste, un des plus beaux passages de l’Ecriture, peut-être même de la littérature humaine, si l’esthétique se définit, ne serait-ce qu’en partie, par la capacité à éveiller les aspirations les plus profondes de l’être humain. » En ce sens, l’amour est don de Dieu. En annexe à son exposé, Donald Cobb offre à ses lecteurs une belle traduction personnelle de 1 Corinthiens 13, proche de l’original grec et propre à toucher la sensibilité des humains du XXIe siècle.

Notre société « tourne, essentiellement, autour de l’épanouissement personnel et des ‹droits de l’individu », mais Cobb appelle de ses vœux une communauté où l’on s’aime vraiment, « seule alternative valable pour une société qui dit rechercher le bien d’autrui ».

Ces deux dernières livraisons de La Revue réformée (no 278, avril 2016, et no 279, juillet 2016) nous plongent dans une profonde réflexion sur l’amour révélé dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, l’amour de Dieu pour nous manifesté à la croix du Christ, l’amour dans ses dimensions pratiques pour la vie du croyant. La foi, l’espérance, l’amour ‒ le plus grand !

 

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