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03/03/2014

Ils cumulent, mais où sont-ils ?

Paris, Palais du Luxembourg, jeudi 27 février 2014. En ce milieu d’après-midi, la curiosité me pousse à suivre la retransmission télévisée de la séance du Sénat de la République française. Le débat est étrangement calme, sur le monde de la conversation, entre deux femmes, l’une ministre du gouvernement, l’autre sénatrice. Le contraste est saisissant avec l’heure des questions à l’Assemblée nationale, habituellement si houleuse. La caméra se déplace et le champ de vision s’élargit sur un hémicycle vide. J’essaie de compter le nombre de parlementaires assis à leur pupitre. Une poignée, dix ou douze au plus… sur 348 représentants des départements qui siègent à la Chambre haute.

 

Je reviens d’un bref séjour en Provence. Avec la lecture de la presse quotidienne régionale et les affiches qui s’étalent sur les immeubles des artères principales des villes, impossible d’oublier que le pays est en campagne électorale. A la fin de ce mois de mars 2014, les Françaises et les Français auront élu leurs conseils municipaux, qui désigneront à leur tour leur maire.

Or, le Sénat a une saveur particulière en France, celle des élus locaux qui l’élisent. Un parfum très Troisième République qui le rend sympathique. En 1969, de Gaulle voulut le supprimer, le peuple lui a dit non, répondant sans doute à autre chose qu’à la question posée lors du référendum. Soit. Le Sénat est toujours là, mais les sénateurs sont absents. Pourquoi ?

Ils cumulent. Sénateurs, ils sont maires ou élus locaux de diverses collectivités publiques. Je me souviens de la figure sympathique et proche des gens de Jean-François Picheral, maire d’Aix-en-Provence entre 1989 et 2001, et sénateur des Bouches-du-Rhône jusqu’en 2008. Pour lui comme pour d’autres, siéger au Palais du Luxembourg était un relais nécessaire pour la défense de sa ville auprès du gouvernement. Oui, mais est-il possible de tout faire puisqu’on ne peut pas être partout à la fois ? Le gouvernement français cherche aujourd’hui à limiter sérieusement le cumul des mandats, mais il se heurte à une forte résistance des sénateurs.

Une époque est toutefois révolue, celle où le maire d’une grande ville pouvait être en même temps ministre, voire premier ministre… On se souvient de Jacques Chaban-Delmas, à la fois maire de Bordeaux et premier ministre, d’Alain Juppé en même temps dans les mêmes rôles, de Jacques Chirac maître de l’Hôtel de Ville de Paris et de Matignon, sans compter les autres activités de ces personnalités, notamment à la tête de leur parti, histoire de préparer l’avenir.

Lionel Jospin fut plus strict avec les ministres de son gouvernement. Sans doute était-ce plus facile pour lui : quand il devient premier ministre, il n’a que deux « modestes » mandats locaux à son actif, conseiller général dans la Haute-Garonne (il le restera) et conseiller régional (il l’abandonnera). Il laisse la direction du parti, tout en gardant la haute main sur ses arcanes. Sait-on jamais… A ma connaissance, d’autres pays ne connaissent pas le cumul. Pour exemple, vous n’êtes pas gouverneur de Philadelphie et sénateur à Washington, ni maire de Londres et ministre de Sa Très Gracieuse Majesté.

Le cumul n’est pas une bonne pratique et beaucoup de citoyennes et de citoyens le regardent avec méfiance. A Genève, plusieurs partis l’interdisent à leurs élus, et ils ont raison. C’est une question de crédibilité. Pourquoi être élu, si c’est pour pratiquer la politique de la chaise vide ? Certes, la télévision ne retransmet que rarement les séances des Chambres fédérales, mais j’ose croire que les parlementaires sont plus assidus et que le Conseil national ne donne pas le spectacle de trous béants dans l’hémicycle. De surcroît, la charge de travail et de représentation dans un exécutif semble ‒ en toute logique ‒ incompatible avec un mandat à l’Assemblée fédérale.

Certains élus tiennent à leur double mandat. C’est leur choix. Seraient-ils donc surhumains ? Extrahumains ? N’auraient-ils ni famille ni loisirs ? La Constituante genevoise aurait dû aller plus loin en matière de limitation du cumul des mandats. Elle ne l’a pas fait. Mais nos élues et nos élus savent faire preuve de sagesse. A la suite de l’élection du Grand Conseil de l’automne 2013, le Conseil municipal de la Ville de Genève a connu un large renouvellement. Les personnes élues au parlement cantonal ont abandonné leur siège au délibératif de la Ville, offrant de la sorte un bel exemple de renouvellement du personnel politique !

Un homme ‒ fût-il le plus brillant et le plus svelte ‒ ne peut pas tout entreprendre, ni courir tous les lièvres à la fois. Il serait temps de limiter sérieusement le cumul des mandats, par la contrainte constitutionnelle ou la sagesse de savoir mesurer la dépense avant de construire le mur. Nos élus, parlementaires et magistrats, se consacreraient dès lors entièrement à la fonction pour laquelle ils ont été choisis.

Un homme, une femme : un mandat !

 

 

02/09/2013

« Françaises, Français, attendons le vote des Américains ! »

Effet d’une prochaine lune noire (?), j’ai fait cette nuit un cauchemar. Pourtant, la voix m’était familière, voix aimée et respectée. La radio renvoyait un son grésillant, sourd, hésitant, mais le message sonnait clairement : « Françaises, Français, j’ai pris mes résolutions, nous attendrons le vote du Congrès américain avant de nous engager dans cette aventure syrienne. » Je me réveille, en sueur, mais je ne suis pas sûr d’avoir rêvé.

 

Quelques heures plus tard, j’écoute les radios sous ma douche et je lis les journaux, version papier ou électronique. Il s’était produit, dans mon rêve et par une alchimie inexplicable, une fusion troublante entre la voix de la Résistance et celle du manque de dignité. Entre une voix forte, celle de l’honneur et de l’indépendance, et l’aplatissement devant les apparemment plus forts et les errements de l’aventure qu’il implique.

J’écoute et je lis les commentateurs. Je mesure la distance abyssable qui sépare la voix de la France (de 1940 jusqu’à l’aube des années 1970) et celle du président tout à fait dans la normalité de ce début de XXIe siècle, lequel doute de tout et ne sait plus rien, postmodernité oblige, ce président qui s’est engagé devant les médias, a donné l’illusion du courage et de la détermination, et qui se retrouve seul, parce que l’allié fidèle d’outre-Atlantique a fait faux bond. Allié ? Non, maître absolu de l’univers, dictant sa loi (pax ?) et impitoyable. Le président de la France s’était engagé, alors que ses compatriotes l’attendent sur un autre terrain, le terrain social, celui où vit le peuple qui l’a élu. Or, ce matin, un dessin de presse montre le président sur son pédalo. Il jette un regard derrière lui, regard sombre et perdu, et demande : « Où sont les Américains ? »

Il a voulu suivre les Américains, comme ça, sans garantie, acte de foi méritoire mais sans contenu. Les Américains ont aujourd’hui leurs règles. Elles sont catégoriques. Depuis l’aventure du Vietnam, difficile pour le chef de l’exécutif d’engager les troupes sans l’aval du Congrès. En France, la Constitution n’impose pas le vote des parlementaires avant une aventure militaire. Nombreux cependant sont les politiques qui demandent un vote après le débat à la Chambre « sans vote » prévu ces prochains jours. Cette nuance a peut-être échappé à l’œil de l’Elysée. Qu’il écoute alors la voix des députés et la rumeur du peuple qui, à en croire les sondages, est opposé aux deux tiers à une aventure syrienne !

Dur réveil, ce matin de septembre. La France ne sait plus où elle va, à quel saint (?) se vouer. Outre l’aventure militaire occidentale, gouffre de douleurs et garantie de déstabilisation pour l’Orient à nos portes, a-t-elle mesuré les risques pour elle-même ? Car la Syrie est une pétaudière. Il n’est pas question bien sûr d’avoir la moindre indulgence pour un dictateur (le mot n’est-il finalement pas trop gentil en l’espèce ?), mais faut-il frapper à l’aveugle ? Sans voir les périls qui guettent la Syrie et menacent l’Occident ?

 

 

 

28/08/2013

A Brégançon : « Je me suis baigné, bruni et étourdi en bateau… »

Au plus chaud de l’été, le quotidien régional Nice-Matin lançait un pavé dans la Grande Bleue : l’Etat pourrait vendre le fort de Brégançon, résidence de vacances du président de la République depuis 1968. Son entretien coûte trop cher dans ces temps d’une austérité dont personne ne veut parler mais que tout le monde constate. L’entretien du lieu serait trop coûteux et il convient de ne pas oublier que nous sommes en république et que les fastes du roi appartiennent au passé. Une petite comparaison permet toutefois de relativiser les coûts. L’entretien annuel de Brégançon reviendrait à 226 150 euros, selon les chiffres de Nice-Matin, alors que 1,2 million d’euros sont consacrés à l’entretien du château de Rambouillet, à la différence que ce dernier n’est plus résidence présidentielle mais monument historique.

 

Situé à la pointe du hameau de Cabasson, sur le territoire de Bormes-les-Mimosas, l’îlot, haut de 35 mètres (Brégançon veut dire « haut et élevé »), représente deux mille ans d’histoire. Il fut conquis par les Grecs en 400 avant Jésus-Christ. Deux siècles auparavant, ils avaient fondé Marseille. L’îlot fut comptoir pour le commerce avec les Ligures. Le fort, lui, fut construit au XIe siècle de notre ère. Repère de pirates, il fut propriété des seigneurs de Bormes. En 1483, le fort sera rattaché au royaume de France.

Le 25 août 1964, Charles de Gaulle préside à Toulon les cérémonies marquant le vingtième anniversaire du débarquement allié. En toute hâte, on aménage une chambre pour le grand homme venu coucher au fort. Il y dormit mal, le lit était trop petit et les moustiques désagréables. Mais, le 5 janvier 1968, un arrêté fait de Brégançon une résidence officielle du président de la République. Au gré des couples présidentiels, la fortune du fort de Brégançon fut variée. Les Giscard l’adoptent, Madame y fera quelques aménagements et installera des fauteuils de paille. Mitterrand préférera Latche, dans les Landes, pour se reposer avec Danielle. On se souvient de la photo publiée par les gazettes qui montre Jacques Chirac dégustant une bière assis à une fenêtre du fort. On a dit qu’il s’y ennuyait. Mais son épouse aime le lieu. Elle assiste à la messe du dimanche à l’église de Bormes-les-Mimosas. Il arrive que son époux l’accompagne. Avec Nicolas Sarkozy, moins de chance pour l’auguste fort. La famille de Carla possède une superbe résidence pas loin, au cap Nègre, sur le territoire de la commune du Lavandou. Le lieu est sans doute plus intime. Avec Valérie Trierweiler, la compagne du président normal François Hollande, pas de coup de foudre pour la demeure au bord de la Méditerranée.

Georges-Pompidou-en-1969.jpgMais un couple manque dans cette énumération, Georges et Claude Pompidou. Il est vrai qu’ils aiment le Midi (Georges ne fut-il pas jeune professeur de français, latin, grec à Marseille ?). Ils viennent souvent à Brégançon. Ils transforment la demeure du XVIe siècle, comme ils ont bouleversé les appartements de l’Elysée. La touche de l’art moderne : fauteuils en cuir blanc, tables en plexiglas, sculptures abstraites. Les Pompidou adoreront le lieu, été comme hiver.

A son ami et condisciple d’études Robert Pujol, Georges Pompidou écrit ces lignes en date du 22 août 1972 : « J’avais bien pensé à te dire de faire un saut jusqu’à Brégançon mais j’ai jugé que cela ne te plairait guère. La maison et le site sont superbes et l’on est aux premières loges pour voir la mer et profiter du mistral ! Quant à moi je me suis baigné, bruni et étourdi en bateau. Mais nous ne sommes jamais seuls. La maison serait sinistre vu sa taille et comme Alain et sa femme détestent le Midi, nous avons en permanence des invités au milieu desquels, te connaissant, j’imagine que tu te serais replié sur toi-même. Le vrai moyen de nous revoir est que tu fasses une fois un saut à Paris et qu’on puisse passer un « week-end » en famille à Orvilliers. (Georges Pompidou. Lettres, notes et portraits/1928-1974, Robert Laffont, 2012.)

Que faire alors du fort de Brégançon ? Nice-Matin organise un sondage : le louer ? le vendre ? en faire le nouveau Fort Boyard ? le garder tel quel ? lui trouver d’autres utilités au service de l’Etat ? Pour ma part, je répondrais volontiers : « l’utiliser plus souvent ». Un rapport de la Cour des comptes publié en 2008 faisait état du « coût de gestion élevé de demeures présidentielles sous-utilisées ». C’est lumineux : Monsieur le Président, la République met à votre disposition un endroit idyllique, pourquoi ne pas vous y rendre plus souvent ? Vous détendre, réfléchir (méditer ?), travailler, écrire face à la Grande Bleue, dans un fort les pieds dans l’eau, bordé d’une superbe plage de sable… le rêve !