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  • La face cachée de la Chine

    Dans nos pays reconnus libres et démocratiques, difficile d’imaginer un tel déploiement de la force publique à proximité d'Eglises ou de lieux où se rencontrent les chrétiens pour célébrer leur culte : fourgons cellulaires, policiers pénétrant dans le temple, arrestation du pasteur et de fidèles, arrachage de panneaux attachés aux murs. Cela s’est passé le 9 septembre 2018 à l’Eglise pékinoise de Sion, fermée depuis lors. Chaque fin de semaine, près de 1600 fidèles s’y réunissaient.

    Autre temple fermé, celui de l’Eglise Early Rain Covenant, de Chengdu (sud-ouest de la Chine). Le pasteur Wang Yi et son épouse Jiang Rong, avec une centaine de paroissiens, ont été arrêtés; trois ont subi la torture pendant leur détention. L’arrestation de Wang a été confirmée par un paroissien lors d’un contact téléphonique avec la chaîne de télévision CNN. Des membres de cette Eglise sont fréquemment harcelés par les autorités.

     « Tous ceux qui soutiennent la liberté religieuse devraient se tenir aux côtés de Wang Yi et dénoncer la répression de la religion par le gouvernement chinois », déclare Yaqiu Wang, chercheur sur la Chine à l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch. « Sous le président Xi Jinping, le gouvernement a encore renforcé son contrôle sur le christianisme dans le cadre de ses vastes efforts visant à adapter la religion aux caractéristiques chinoises. » Pourtant, le régime dit respecter les croyances religieuses.

    Le pasteur Wang Yi n’est pas un inconnu. Eminent intellectuel et juriste chinois, il fonde l’Eglise Early Rain Covenant en 2005, une communauté forte de 500 membres. En 2006, il rencontre le président George W. Bush à la Maison-Blanche. Au mois d’août 2018, il lance une pétition qui sera signée par plusieurs centaines de pasteurs, laquelle dénonce une répression accrue depuis février contre les Eglises non reconnues par l’Etat, avec la destruction de lieux de cultes dans plusieurs provinces. Le pasteur Wang Yi vient de publier un manifeste dans lequel il voit le régime communiste instituer un culte de César incompatible avec la foi chrétienne.

    Dans nos pays occidentaux jusqu’à ce jour respectueux de la pratique religieuse, comment imaginer soixante officiers de police investir un lieu de culte ? C’est pourtant ce qui s’est passé à l’Eglise Rongguili, de Guangzhou, alors que des enfants suivaient une leçon biblique. Les investigations ont duré toute la journée, avec le relevé de l’identité des membres, enfants compris… et la confiscation des biens de la communauté, dont 4000 livres.

    Combien de protestants en Chine ? Vingt millions en tous les cas, même si certaines estimations donnent 70 millions. Incontestablement, le protestantisme connaît une progression impressionnante dans ce pays. Les catholiques, au nombre de 12 millions de fidèles, se répartissent entre l’Eglise reconnue par l’Etat et l’« Eglise du silence ». Quels que soient les chiffres, tous ces croyants ont besoin de notre soutien et de nos prières.

    C’est la face cachée de la Chine. Elle échappe à l’attention des observateurs, des politiques et des hommes d’affaires soucieux d’échanges commerciaux, industriels et technologiques avec ce géant qui aspire à la première place sur le podium économique mondial. Assurément, ces échanges ne doivent pas être négligés – ils peuvent être gages d’ouverture, d’autres exemples historiques l’ont montré avec l’ex-Union soviétique, les pays de l’Est, sans doute Cuba –, mais pas au prix de la liberté de conscience des chrétiens chinois courageux mais oppressés, sinon persécutés et torturés pour un certain nombre d’entre eux. Pour reprendre les termes d’Alexandre Vinet, « le christianisme est dans le monde l’immortelle semence de la liberté ». Nos libertés sont le fruit de cette semence, en particulier dans nos pays de la Réformation, même si on veut réduire aujourd’hui le christianisme à la sphère privée des individus, neutralisant de la sorte son influence sur la société… En Chine et dans d’autres pays d’Asie, les croyants s’affichent, à leurs risques et périls, et le christianisme réformé connaît une croissance à faire pâlir d’envie leurs frères occidentaux !

    Sources : ONG Human Rights Watch, Evangéliques.info (Regards protestants).

     

     

  • Le sermon réformé au XVIe siècle en Suisse

    engammare.jpgL’amoureux du livre d’histoire sera comblé par le dernier ouvrage de Max Engammare, Prêcher au XVIe siècle. La forme du sermon réformé en Suisse (1520-1550). L’auteur, directeur des Editions Droz spécialisées dans les travaux d’érudition, part à la rencontre des prédicateurs – et de la prédication ! – au xvie siècle.

    « La prédication de l’Evangile est une réalité et une priorité de la Réforme. » Max Engammare donne le ton de son livre, évoquant une prédication préparée avec l’aide du Saint-Esprit, force céleste « donnée aux prédicateurs pour prononcer leur sermon et être compris de leurs auditeurs, selon les termes de Martin Bucer ». Pour les réformateurs, la Sainte Ecriture est centrale, elle « est médiation entre Dieu et les hommes pour faire obéir ceux-ci à Dieu », selon les termes d’Engammare.

    Le travail de l’auteur, explorateur de bibliothèques et dénicheur de documents anciens, est remarquable. Il a traduit des textes de l’hébreu, du grec, du latin, de l’allemand (et de dialectes suisses alémaniques, ce qui n’est pas une sinécure !) et modernisé des citations en français du xvie siècle afin de les rendre accessibles au lecteur contemporain. C’est dire la richesse de la documentation abordée et de l’appareil de notes du livre.

    Max Engammare commence son périple à Bâle, ville qui n’adoptera la Réforme qu’en 1529, six ans après Zurich. Son choix est pourtant délibéré : la cité rhénane connaît depuis le xve siècle un développement considérable de l’imprimerie, avec l’édition de collections de sermons et de Bibles annotées. Nombre de sermons d’Œcolampade tant en allemand qu’en latin sont imprimés, dont 131 sur l’évangile de Marc et 21 en latin sur la première épître de Jean. Le réformateur bâlois privilégie nettement la prédication « exposée de suite ».

    Prochaine étape, Zurich. Zwingli « favorisa le modèle de la lectio continua, commentant ou prêchant du premier verset du premier chapitre d’un livre biblique jusqu’à sa fin, que ce soit en chaire ou à la Prophezei », écrit Max Engammare. La Prophezei ? Elle se réunit, à partir du lundi 19 juin 1525 et tous les jours de la semaine, sauf le vendredi et le dimanche, sous la présidence de Zwingli. Durant une heure, le réformateur explique l’Ecriture, « dans une volonté affichée de préparer une traduction autorisée de la Bible en dialecte zurichois, menée sur les textes originaux hébreux et grecs ». Le jeune Bullinger, futur successeur de Zwingli, goûte particulièrement l’exercice de ce centre de formation ouvert à toute personne intéressée de la cité de la Limmat. C’est en particulier dans les pages consacrées à cette institution que la plume d’Engammare traduit de belle façon en français les textes allemands de l’époque.

    A Berne, en l’absence de personnalité ecclésiastique marquante, le Strasbourgeois Wolfgang Capiton rédige les actes du synode de 1532, qui abordent la prédication à leur chapitre 6 : « Une prédication chrétienne porte uniquement sur Christ et procède tout entière de Christ. » On s’arrête là au fond du sermon, non à sa forme. Engammare précise : « Il faut d’ailleurs diriger toute prédication sur la repentance et le pardon. Le modèle est la prédication de Pierre dans les Actes. »

    Une annexe du chapitre consacré à Berne apporte des précisions sur les fêtes – l’Annonciation, la Nativité, l’Epiphanie, les Rameaux… – et les sermons qui y sont prononcés. A l’instar de Zurich, la prestation de serment des magistrats donne lieu à une prédication.

    Le voyage se poursuit à Genève, où Calvin se considère comme « ministre et prescheur de l’Evangile ». Editeur pendant plus de vingt ans de sermons du réformateur, Engammare sait « que le principe de la lectio continua domine presque exclusivement sa prédication quotidienne, hebdomadaire et dominicale ». Les sermons de Calvin génèrent un travail considérable d’édition et alimentent les presses de la cité. Engammare, dans son style classique et élégant, parle du tachygraphe (« on parlait alors de tachygraphie, écriture rapide ») Denis Raguenier, un réfugié huguenot qui relève les sermons et les leçons du maître. « C’est le respect total et intransigeant de la Parole de Dieu qui porte les conceptions et les attitudes de Calvin », souligne l’auteur en conclusion du chapitre genevois.

    Le dernier chapitre de Prêcher au xvie siècle conduit le lecteur à Lausanne et à Neuchâtel, et dans quelques localités romandes moins connues, Grandson, Romainmôtier, Orbe, Valangin… On y rencontre (entend !) Guillaume Farel, « le fougueux homme de Dieu », mais aussi Pierre Viret, prédicateur infatigable dont il ne nous reste que cinq sermons… En revanche, nous connaissons sa prière qui prépare les paroissiens à l’écoute du sermon : insistance sur les manquements des humains, mais aussi sur « l’amour du Père pour le Fils, la réception de la Parole de Dieu dans le cœur plus que dans l’esprit », le Notre Père. Une longue prière, « tout entière nourrie de théologie réformée », suit le sermon.

    Au fil de ma lecture, une perle à laquelle le professionnel des arts graphiques et de l’édition ne pouvait rester insensible… La publication des sermons du pasteur Michel Cop (frère de Nicolas, le recteur parisien), Sur les Proverbes de Salomon exposition familière en forme de briefves homilies… et reveuë de nouveau par luy-mesme, édition sortie en 1559 (première édition 1556) de l’atelier de Conrad Badius, imprimeur emblématique de Genève. Badius a rédigé une préface intitulée « L’imprimeur au lecteur ». Du même Michel Cop, Badius a imprimé les sermons sur l’Ecclésiaste. La Réforme impulsée par Jean Calvin a rayonné dans la cité – jusque dans sa production typographique !

    Merci à Max Engammare, guide inspirant grâce à Prêcher au xvie siècle. La forme du sermon réformé en Suisse (1520-1550).

     

    Max Engammare
    Prêcher au XVIe siècle. La forme du sermon réformé en Suisse (1520-1550)
    Genève, Labor et Fides, 2018