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25/08/2016

« Je ne dispose pas des moyens… »

L’été 1976 fut caniculaire. A la tête de l’Etat français, les turbulences entre le palais chirac.JPGde l’Elysée et l’hôtel de Matignon devenaient de plus en plus fréquentes. Il faut dire que les relations entre le président Giscard d’Estaing et le premier ministre Chirac se jouaient davantage sur le ton de « Je t’aime, moi non plus » que sur un lien de confiance dans la durée. Ils ne se sont pas toujours détestés, pourtant. Secrétaire d’Etat au Budget, Chirac avait de bonnes relations avec son ministre de tutelle, Giscard, entre juin 1969 et janvier 1971. De mauvaises langues avaient cru déceler des tics de langage du premier dans la bouche de son second. Mais passons, les deux hommes sont brillants, intelligents, ambitieux. Ils savent, et c’est la règle du métier, emprunter les chemins des retournements spectaculaires, en « lâchant » ceux qu’ils ont servi (avec talent) ou les compagnons des grands combats pour suivre leur propre ambition. Ainsi fit Valéry Giscard d’Estaing, ministre de l’Economie et des Finances du Général, quand il passa du « oui mais » au « non » à de Gaulle à l’heure du référendum de 1969. Trois mots que les gaullistes historiques ne lui ont jamais pardonnés. Ainsi fit aussi un certain Jacques Chirac à l’égard des compagnons du gaullisme, et de Jacques Chaban Delmas, le plus éminent d’entre eux, quand s’ouvrit la campagne présidentielle de 1974 après le décès de Georges Pompidou. Chaban, candidat naturel des gaullistes, torpillé par un certain Chirac, rallié à Giscard. Le jeune ambitieux aurait-il flairé quelque avenir plus prometteur ? Le propos de ces lignes n’est pas de répondre à la question. Qui le pourrait d’ailleurs ?

Elu, Giscard offre le poste de premier ministre au néogaulliste Chirac, qui ne manqua pas d’ailleurs de souligner qu’il avait hésité avant d’accepter (étonnant, pour un homme pressé). Les deux hommes ne s’entendront pas longtemps. Les luttes entre le parti dominant de la majorité du premier ministre et le groupuscule des républicains indépendants de VGE (le président) n’y furent pas pour rien, évidemment. Le jeu des partis, aurait ironisé le fondateur de la Ve République… Les journaux ont fait leurs choux gras (et nous avons savouré avec gourmandise ces plats si souvent resservis) des petites vexations et humiliations si habilement offertes par le président à son chef de gouvernement.

Année 1976. Jacques Chirac, premier ministre depuis le 27 mai 1974, envoie deux lettres de démission à son président. Il se rétracte d’abord, ils conviennent ensuite d’attendre. « Je t’aime, moi non plus. » Les choses se gâtent toutefois. Que voulez-vous faire quand l’estime et la confiance mutuelle ne nourrissent plus les relations ? Le regard devient fuyant, les mots n’ont plus la même résonance et sonnent faux. Ne dit-on pas que, lors de la première réunion du nouveau gouvernement, en mai 1974, le président a ostensiblement négligé de serrer la main de son premier ministre ? Ambiance.

Chirac en a assez. Il n’est pas mollasson. Il ne supporte plus les petitesses. Il a du caractère, des idées, de la volonté. Le premier ministre est appelé à diriger le gouvernement, lequel « détermine et conduit la politique de la nation », selon l’article 20 de la Constitution. Le mercredi 25 août 1976, il sort du Conseil des ministres et se précipite devant les caméras de la télévision. Il déclare, péremptoire, un brin nerveux mais décidé : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime nécessaires pour assumer efficacement les fonctions de premier ministre et, dans ces conditions, j’ai décidé d’y mettre fin. » Quelques heures plus tard, Raymond Barre est désigné premier ministre. C’était il y a juste quarante ans. 

Chirac, un tempérament. Mais Chirac, après la mairie de Paris, les combats politiques et douze ans à l’Elysée, est un homme sérieusement atteint dans sa santé et ses affections les plus vives, après le récent décès de sa fille aînée. Jean-Louis Debré, fidèle parmi les fidèles qui fut son ministre et par lui nommé à la tête du Conseil constitutionnel, le visite régulièrement. Il témoigne : « Ce soir [23 novembre 2015], je lis dans ses yeux l’expression d’une profonde lassitude, une immense usure. Le reverrai-je ? Peut-être plus ! Je sens bien qu’une étape a été franchie et qu’il a repris son chemin vers l’ailleurs et l’inconnu. »

Photo : couverture de Jacques Chirac et le gaullisme. Biographie d'un héritier à histoires, Annie Collovald, Paris, Belin, 1999.

Ce que je ne pouvais pas dire, Jean-Louis Debré, Paris, Robert Laffont, 2016.

11/08/2016

L'amour dans tous ses états (2)

1.JPGDans sa livraison du mois d’avril 2016, La Revue réformée publiait trois exposés entendus lors du carrefour 2015 de la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence, carrefour placé sous le titre général « L’amour dans tous ses états ». (Voir note du 8 juin 2016 sur ce blog.) Les autres conférences de ce colloque étaient annoncées pour le prochain numéro de la revue.

Promesse tenue. Ces derniers jours, les abonnés trouvaient dans leur boîte aux lettres le numéro de juillet 2016 de La Revue réformée, avec six contributions propres à approfondir le thème de l’amour dans tous ses états. Dans l’article « Amour et justice de Dieu : le fondement du salut du monde », le professeur néerlandais Gert Kwakkel revisite un certain nombre de passages bibliques de l’Ancien comme du Nouveau Testament. Pour lui, la justice de Dieu est un don bienfaisant, elle « est vraiment salutaire […]. Elle sert à restaurer la paix et le bon ordre dans le monde. […] Dieu pardonne et sauve par son amour ; par sa justice, il restaure l’ordre et la paix. » Le ton est profondément biblique et en parfaite concordance avec les confessions de foi de la Réforme.

Kwakkel ne passe pas à côté d’aspects difficiles. Le pardon et la punition, l’amour de Dieu et sa colère, le projet de l’amour de Dieu, la mort éternelle et l’enfer. Des lignes très profondes qui évoquent les souffrances de Jésus à la croix, « puisqu’il était abandonné du Dieu qu’il aimait de tout son cœur ». Ainsi, « la véritable vie ne peut  être trouvée qu’en lui » ! A notre époque où il est de bon ton de privilégier le discours (la prédication…) sur l’amour et d’édulcorer la notion de la justice de Dieu, Gert Kwakkel remet l’église au milieu du village. Tout est question d’équilibre bien compris. Lisons sa conclusion : « C’est Dieu, le Dieu de l’amour et de la justice. A lui soit la gloire ! »

Ron Bergey, professeur d’hébreu et d’Ancien Testament à Aix-en-Provence, conduit les lecteurs dans une étude très riche : « Dieu peut-il commander d’aimer ? » Il nous apprend que le terme « aimer » était propre au vocabulaire juridique des traités internationaux du Proche-Orient ancien, où le commandement d’aimer apparaissait dans le domaine des alliances politiques. Un traité assyrien du VIIe siècle av. J.-C. stipulait : « Tu aimeras Assurbanipal, le grand prince héritier, fils d’Assarhaddon, roi d’Assyrie, comme toi-même. » (L’Antiquité était-elle aussi brutale et sombre qu’on pourrait le penser ? Je peine à imaginer un traité international de l’humanité évoluée de notre XXIe siècle avec un tel langage « biblique »…)

Ron Bergey donne des exemples « du langage de parenté dans le domaine des alliances politiques. Ainsi, Hiram, roi de Tyr, est le ‹frère› du roi Salomon […] et le Syrien Ben Hadad est le ‹frère› d’Achaz […]. » Il aborde ensuite le commandement d’aimer dans le mariage, dans la parenté proche.

Commandement d’aimer, certes, mais, pour l’auteur, « cette relation d’amour nécessite l’œuvre de l’Esprit de Dieu : […] la régénération ». Au terme de l’exposé, une pépite d’or : « C’est la grâce qui permet à Augustin et Calvin d’affirmer que ‹la foi obtient ce que la Loi commande. »

Après l’amour et la justice de Dieu, puis le grand commandement dans le contexte de la parenté et de l’alliance, l’amour et le sacrifice. Jean-Philippe Bru (il enseigne la théologie pratique à la Faculté Jean Calvin) répond à la question « Peut-on aimer sans sacrifice ? ». Il aborde l’amour et le sacrifice dans la culture occidentale. Les sectes flattent les personnes en recherche, les « bombardent› de paroles et gestes d’affection, afin de les rendre émotionnellement dépendantes du groupe et de les amener à tout sacrifier pour le groupe ou ses dirigeants ».

Mais là n’est pas la notion biblique de l’amour et du sacrifice. A l’aide de plusieurs exemples vétérotestamentaires, le professeur aixois nous éclaire sur la véritable nature du sacrifice et nous conduit au quatrième chant du Serviteur souffrant en Esaïe 53, « qui s’est livré lui-même à la mort ». Comment ne pas reconnaître là le « sacrifice de la croix comme preuve de l’amour de Dieu », ne pas faire le lien, à la suite de saint Paul, « entre le sacrifice expiatoire de Jésus et la manifestation de la justice divine » ?

Conséquence pratique de l’exposé, le sacrifice de la croix nous rend capables d’aimer. Il est modèle de la vie de disciple, modèle de l’amour des ennemis, modèle de l’amour fraternel, en réponse au commandement du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimés… »

Le pasteur Daniel Bergèse, chargé de cours d’histoire et de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, traite des sources spirituelles de la patience : « Amour et patience divine ». L’Eternel répond patiemment (c’est l’auteur qui souligne) aux questions de Moïse devant le buisson ardent. Dieu est « lent à la colère ». La Bible nous appelle à la patience. « L’homme intelligent, l’homme sage, c’est donc celui qui sait faire preuve de patience », rappelle Daniel Bergèse, qui développe une réflexion originale pour nous qui vivons sous « la tyrannie de l’urgence » et dans « un présent surchargé ».

Impossible, pour le pasteur Bergèse, homme de terrain et d’expérience, de passer à côté de l’impatience dans l’Eglise, « motivée souvent par les bonnes intentions d’une vie chrétienne riche et engagée ». Il conclut en nous invitant à laisser tomber la pression. « Ayons de la grandeur d’âme. Les Eglises, et le monde, en ont besoin. »

Rencontre sympathique maintenant avec Paul et Isabelle Millemann, aujourd’hui établis en Alsace. Paul est pasteur, psychologue clinicien, médiateur de conflits ; Isabelle psychologue clinicienne, neuropsychologue et formatrice d’adultes pour l’accompagnement et la relation d’aide. C’est dire la confiance que nous pouvons accorder à leur intervention pleinement partagée (couple fusionnel, s’il en est !). Ils nous entretiennent d’un sujet très contemporain, « Le couple en crise ». Ils le font avec modestie et chaleur humaine. « Nous sommes encore en chemin et invités à progresser. » Leur exposé est éclairé par quelques expériences de leur vécu, ce qui en donne toute la saveur.

Leur vision du couple est réaliste : « Poser la question ‹comment prévenir la crise›, c’est ipso facto accepter que la crise va advenir. » Pessimisme ? Si le mariage est un beau projet, il se vivra néanmoins dans un monde difficile (déchu, diront les théologiens). Raison pour laquelle la préparation au mariage doit aller plus loin que l’organisation de la cérémonie elle-même…

Les auteurs font état de la littérature (même chrétienne) dite spécialisée. Or, elle est souvent décevante : comment « mieux communiquer », « apprendre à gérer les conflits », la « sexualité », les « rôles des époux »… Si cette approche n’est pas inutile, Paul et Isabelle Millemann nous conduisent plus loin, au-delà du changement de comportement, et ils posent la question de la transformation du cœur. Pour eux, et pour surmonter les crises, « l’amour de l’autre découle de l’amour de Dieu pour nous » ; il convient de « se rappeler les engagements mutuels », d’« éviter de fuir ou d’imposer son point de vue », de « privilégier le dialogue et vivre le pardon », de « ne pas perdre de vue la souveraineté de Dieu ». Vaste programme, où il est question d’accompagner les couples en crise, en les encourageant à aborder les vrais problèmes !

Pour lier la gerbe de ce carrefour « L’amour dans tous ses états », le professeur Donald Cobb pose son regard sur le chapitre 13 de la première lettre de Paul aux Corinthiens, « Mais le plus grand, c’est l’amour » ! L’amour, qualité essentielle de la vie chrétienne, « ne médite pas le mal ». Ici, pas de « crédulité naïve », mais, en spécialiste du grec du Nouveau Testament qu’il est, Cobb souligne que l’amour « couvre toujours, il croit toujours, il espère toujours, il supporte toujours ». « 1 Corinthiens 13 est, sans conteste, un des plus beaux passages de l’Ecriture, peut-être même de la littérature humaine, si l’esthétique se définit, ne serait-ce qu’en partie, par la capacité à éveiller les aspirations les plus profondes de l’être humain. » En ce sens, l’amour est don de Dieu. En annexe à son exposé, Donald Cobb offre à ses lecteurs une belle traduction personnelle de 1 Corinthiens 13, proche de l’original grec et propre à toucher la sensibilité des humains du XXIe siècle.

Notre société « tourne, essentiellement, autour de l’épanouissement personnel et des ‹droits de l’individu », mais Cobb appelle de ses vœux une communauté où l’on s’aime vraiment, « seule alternative valable pour une société qui dit rechercher le bien d’autrui ».

Ces deux dernières livraisons de La Revue réformée (no 278, avril 2016, et no 279, juillet 2016) nous plongent dans une profonde réflexion sur l’amour révélé dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, l’amour de Dieu pour nous manifesté à la croix du Christ, l’amour dans ses dimensions pratiques pour la vie du croyant. La foi, l’espérance, l’amour ‒ le plus grand !

 

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